L’imaginaire d’Internet selon P.Flichy (Partie 2)
A)De l’imaginaire des concepteurs et des promoteurs…
Naissant dans le milieu universitaire et scientifique etats-unien des années 60, le réseau est créé pour répondre aux besoins de ses acteurs. C’est la naissance dans ce milieu où l’échange et la compétence sont plus importants que la hiérarchie, et où le lien marchand n’existe pas, que vont naîtres les premières conceptions éthiques du réseau dont résultera un protocole commun (le protocole TCP/IP ou Internet).
Le premier réseau (Arpanet) qui avait pour but de fournir des ressources informatiques, grâce à la communication entre machine, verra vite « le modèle coopératif à la base de sa conception constituait le contenu même de l’usage » (p60) se traduisant notamment par la surexploitation de la fonction “mail”. Cette sur-représentation de la communication donnera lieu à la naissance de Usenet, systéme de réseau de forum de discussion et l’arrivée d’un protocole commun et unifié : TCP/IP qui sera finalement ce qu’on appelle Internet. Ce monde social d’Internet est alors modelé par les pratiques et les représentations des modes de sociabilité des jeunes universitaires américains sur 4 points (« échange entre des personnes ayant les mêmes intérêts », « Communauté d’égaux», « la coopération est centrale et au coeur de l’activité scientifique » et « c’est un monde à part séparé de la société »).
Nous avons coutume de penser qu’Internet, des années 60 jusqu’aux années 80, se réservait uniquement à un usage universitaire et militaire. Hors il y eût aux frontières du monde universitaire d’autres usagers, principalement issus de la contre-culture américaine, que Steven Levy nommera hackers . Comme le souligne Patrice Flichy, en s’appuyant sur l’étude de l’éthique des premiers hackers, les représentations d’un idéal social conçu par les hippies des années 60 semblent se confondre avec les possibilités de l’outil informatique, vu comme un outil créateur de communauté. Le développement du réseau va alors passer par 3 étapes, celle de l’amateur qui crée un dispositif analogue à celui universitaire, aux contre-culture qui voient dans le réseau informatique la possibilité d’un accomplissement de leurs idéaux et enfin le développement communautaire local qui nourrit l’espoir de renforcer le lien social en changeant l’idéal du global en local (“small is beautiful”).

Ces 3 étapes s’éloignent progressivement de l’idéal scientifique de base notamment à cause de leurs effets de club, de leurs composantes locales, des utilisateurs qui ne sont pas concepteurs, de l’émergence d’acteurs et de médiateurs etc.. P. Flichy souligne d’ailleurs que ce genre de développement, qui laisse une grande place à la communauté, est très américain, comme l’avait déjà remarqué Tocqueville en son temps.
Les communautés virtuelles deviennent alors de véritables mythes fondateurs d’une utopie réalisée, qui permettent de re-fonder un lien social et re-dynamiser le débat démocratique. Après 93, les universitaires pionniers d’Internet vont sur le marché du travail ou créent des start-up. L’activité utopique est alors confiée à des professionnels du discours et des communicants chargés de faire le transfert entre l’imaginaire des informaticiens et des groupes communautaires à un imaginaire de masse. La création d’un imaginaire de masse se retrouvera notamment dans les ouvrages de vulgarisation et dans les médias traditionnels qui alternent des périodes de promotion du nouvel outil (« élément fort de l’évolution de la société ») à des période de dénonciation ( « anarchiste, anti-autoritaire »). Malgré l’idéal égalitaire d’Internet, on voit se détacher une élite intellectuelle se greffant ou sortant d’Internet le transformant en véritable objet culturel. P. Flichy les nomme les digeratis qui se regroupent derrière la création du célèbre magazine Wired. Celui-ci se dote d’une mise en page originale voir artistique, mais qui traite un sujet scientifique : Internet, avec des journalistes venant de différents horizons (écrivain, artiste, économiste etc.). Aussi, les digeratis sont créateurs de nombreuses associations de promotion d’Internet en entreprise comme le GBN ou des fondations censées garantir la liberté de l’usager dans le cyberespace comme l’EFF. Que ce soit une visée culturelle, politique ou économique, les digeratis ne sont pas, selon P. Flichy, des innovateurs mais des professionnels du discours qui prennent en charge la construction de l’imaginaire d’Internet que l’auteur exposera dans la deuxième partie de l’ouvrage.
B) … à une société virtuelle imaginaire
Jusqu’à présent, l’auteur s’est concentré sur les imaginaires techniques attachées à des projets spécifiques, relevant des politiques, des industriels (les autoroutes de l’information) des informaticiens ( l’Internet universitaire), des hackers et des expérimentateurs sociaux ( communautés en ligne). Toutefois, comme il le précise, cet imaginaire est beaucoup plus large. Il propose alors une typologie de ce qu’il appelle les « penseurs du futur » c’est à dire « des intellectuels qui font profession de réfléchir au monde de demain ».

Les journalistes de Wired agissent comme des gourous qui, au fur et à mesure des numéros du magazine vont choisir des auteurs sur lesquels appuyer leurs intuitions positives dans le réseau. Ce corpus se basera sur 3 courants. Le premier, les visionnaires, qui trouve ses fondements chez McLuhan, met en lien les révolutions techniques et les révolutions de civilisation. Les gourous de Wired associent, aussi, les travaux de Teilhard de Chardin, qui élabore dans les années 50 l’apparition prochaine d’un « processus de l’intégration de l’univers [...] avec notamment l’émergence d’une membrane informationnelle enveloppant notre planête et unifiant la conscience humaine » (p142) qu’ils nomment la noosphere. Les digeratis trouvent alors une vision téléologique entre l’image de la noosphere et Internet.

Le second courant est celui des futurologues qui consiste, finalement, à interpréter le présent, A.Toffler parle donc de trois périodes successives, la civilisation agricole, la révolution industrielle et enfin notre société, celle de l’information, censée résoudre les problèmes d’ordre démocratique, remplacer les médias de masse et reconstruire le lien social. G.Gilder parle, quant à lui, d’arrivée de crise économique (les industrie des téléphones vont être dépassées) et de crise des institutions aux Etats-unis. Negroponte évoque, pour sa part, la convergence des techniques qui ne réfléchit plus en offre mais réagit à la demande du téléspectateur internaute. Ces 3 auteurs prescrivent donc une nouvelle organisation de production et une nouvelle démocratie pour répondre à ces crises et accélérer ces changements.
Enfin le courant des écrivains de science-fiction, se formant autour du courant cyberpunk, est utilisé à contre-emploi par Wired, qui les envoit chercher des traces tangibles de l’imaginaire d’Internet dans le monde comme le feront Sterling ou Gibson. Comme le conclue P. Flichy, ces auteurs dont fait appel Wired pour définir une vision générale de l’avenir, « se considèrent avant tout comme des constructeurs du présent ». McLuhan incite les intellectuels à se saisir de la nouvelle culture technologique. Toffler oppose sa practopie à des utopies irréalistes, Negroponte dégage des multiples technologies s’adaptant, selon lui, aux demandes sociales. Gibson dénonce la violence de notre monde. Sterling prend la défense des hackers et voit apparaître dans différents secteurs de la société la « même liberté anarchique que sur Internet » (p161).

Internet propose une pluralité d’acteurs, P. Flichy observe d’ailleurs de multiples points de vue et imaginaires relatifs au statut de l’utilisateur ou de l’observateur. Alors que l’informaticien voit dans Internet un dispositif de reconstruction du réel où il apprend et expérimente, l’artiste voit en Internet la possibilité de création de mondes nouveaux et le passionné d’informatique conçoit Internet comme un échappatoire à la réalité. Par ces conceptions, P. Flichy s’interesse aux rapports du corps et du virtuel conceptualisé en rapport avec Internet. Internet semble, alors source de connaissance, d’action et de création mais dans le même temps de repli sur soi et de dérive vers l’imaginaire. Cette thématique clivée se révélera très importante dans l’esthétique cyberpunk et le travail de Pauline notamment, ou dans les sujets abordés des romans de science-fiction. Mais, contrairement à certaines oeuvres cyberpunk qui entrevoient un danger dans l’abandon du corps pour une entité virtuelle, les “nerds” s’inscrivent dans un imaginaire de l’intégration de l’homme à la machine virtualisante, sous-tendu par un mal-être et un handicap social vécu par ces derniers. Cette réalité virtuelle idéalisée se voit appuyée et renforcée dans « le comportement étrangement humain des réseaux » (p182). De plus, certains conceptualisent cette réalité virtuelle comme un nouveau média où l’utilisateur devient actant et où il est invité à produire du contenu, en quelque sorte « un système qui permettrait à une personne de participer à une action dramatique de façon relativement libre, d’influencer le déroulement en exprimant ses choix et le jeu des personnages grâce aux interactions avec les acteurs » (p174). C’est dans ces fantasmagories que naîtra le socle des caractéristiques du nouveau média. Néanmoins, P. Flichy souligne l’importance de nuancer des idéaux liés à une utopie libératrice et sous-tendus par une idéologie de l’illusion. En plus d’être nuisibles, ces idéaux sont contredits empiriquement par une consommation culturelle du média Internet qui ressemble à la consommation culturelle des médias traditionnelles ou par un rappel de la réalité aux “nerds” (la cyber-sexualité : des liens virtuels mais un plaisir réel corporel).

Au-delà du rapport corps et virtuel, l’imaginaire d’une société virtuelle est aussi à l’oeuvre en politique, « pourquoi ne pas imaginer, plus largement, qu’Internet puisse faciliter voire re-fonder, le débat démocratique ? ». En interrogeant les différentes conceptions de la cyber-démocratie et de sa représentation par certains auteurs, P. Flichy invite à se questionner sur la question de la régulation d’Internet. Ainsi pour des auteurs comme Rheingold, la cyberdémocratie remet en cause la hiérarchie politique établie alors que pour des auteurs comme Gilder et Toffler la cyber-démocratie est entre une démocratie représentative et directe. Mais les faiblesses observées dans la version high-tech de la démocratie athénienne est qu’elle ne répond qu’à une seule exigence de l’espace public (tout le monde sur un pied d’égalité). Notamment, car les communautés sur Internet « ont du mal à élaborer les compromis nécessaires à l’autogestion », pratiquent la cyberguerre et le corps, point d’ancrage des opinions, a disparu libérant ainsi les stratégies perverses des changements d’identité.
Ce constat, comme le souligne P. Flichy, évoque la question de régulation d’Internet que certains revendiquent comme un monde à part régi par la nétiquette, Ces défenseurs prônent un anti-étatisme qui les aveugle face aux autres dangers. Toffler et Gilder montre Internet comme une « colle » d’une société de plus en plus libre, alors que E.Katz voit Internet comme une démocratie directe qui fait émerger une nouvelle forme de citoyenneté. De ces analyses, Wired annonce l’arrivée d’une nation numérique constituée d’une nouvelle classe sociale. Pour A.Kroker, post-marxiste, cette classe utilise une phase d’idéologie de la facilitation (inviter tout le monde sur les autoroutes) puis elle délivre son « sinistre message » où l’idéologie de la facilitation masque, en fait, la domination du marché. Hors, Patrice Flichy réprouve cette vision qu’il considère réductrice, et démontre que toutes les utopies initiales ne sont pas récupérées par le capitalisme (existence des pages persos, forum etc.). . De plus, l’idéologie libertarienne d’Internet qui se révèle être contre l’intervention de l’Etat, oublie bien vite l’important rôle qu’il a joué dans le développement de celui-ci mais aussi le rôle qu’il lui reste à jouer comme souligné par certains digeratis à propos des questions de vie privée sur Internet ou dans la question de la propriété intellectuelle. Cette conflictualité profonde au sein des digeratis va démontrer un manque d’homogénéité qui remet en avant l’extrême variété politique de ce milieu. Ils n’interviennent en politique que quand leurs propres interêts sont en jeu, c’est à dire qu’ils ne seront pas fondateurs d’une nouvelle politique globale.

Comme on a pu le voir, ces nouvelles conceptions d’Internet et les questions de la régulation incitent P. Flichy a étudier le rapport entre économie et Internet. Internet serait-il une nouvelle économie où un modèle coopératif et anarchiste émergerait ? Les économistes auxquels fait référence l’auteur de l’ouvrage indiquent bien que ce type de modèle n’a jamais abouti dans l’histoire, hors comme le souligne l’auteur en s’appuyant sur les remarques d’Eric Raymond, la fable des économistes ne s’appliquent pas dans ce cas. Notamment car « la valeur d’un logiciel ne diminue pas avec son exploitation, mais au contraire s’accroit ». Ce qui n’empêchera pas la présence de petites annonces sur le réseau dès les premières heures d’Internet qui inciteront les cyber-vendeurs, issus du monde marketing, à prendre d’assaut Internet chargé de « métaphore coloniale » (p231) dont « l’idée qu’Internet est un média comme les autres qui devient un nouveau support de publicité » (p231). L’échec empirique de cette pensée, comme nous le montre l’auteur, fera émerger un nouveau marketing : le marketing en réseau adapté à ce média particulier.














