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L’imaginaire d’Internet selon P.Flichy (Partie 3 et fin)

de Powanono le 21 avril 2009

Apport et nuance de l’ouvrage : pourquoi lire ce bouquin?

A) Eclairer les enjeux économiques et culturels d’Internet

L’hégémonie dans l’échange marchand des entreprises est moindre sur Internet. Mais l’arrivée de cette nouvelle économie n’aurait pu être réalisée sans l’utopie-rupture et l’utopie-projet des courants communautaires et hippies proches des universitaires.

Ces courants dénonçaient d’ailleurs « le dédain des enseignants pour les affaires » pour arriver rapidement à la conclusion de la nécessité de démarrer “sa propre affaire”. Ces premiers entrepreneurs conçoivent une économie de l’immatérialité qui agence liberté (diffusion gratuite de netscape) et exclusivité, et propose une nouvelle conception de la propriété intellectuelle afin de s’auto-enrichir et auto-développer les services. La valeur ajouté immatérielle d’Internet résiderait alors dans une économie d’expérience. Browning et Reis vont donc essayer de théoriser cette économie qui ne répond pas au principe d’économie d’échelle classique. Toutefois, P. Flichy nous indique que ces différentes théories sur cette nouvelle économie ressemble plus à « un collage de considérations diverses : néo-libéralisme, nouveaux principes de marketing et de management et vision de l’évolution technologique » (p248) qui se présente comme le seul garant du développement technologique d’Internet. Il semble, en fait, que chaque arrivée d’un nouvel acteur à son époque, comme le téléphone ou l’électricité, remette en cause le modèle économique en place pour une nouvelle économie salvatrice de bien meilleure facture. Cette idéologie est bien sûr nécessaire pour mobiliser les acteurs toutefois elle « masque également les fortes inégalités et les grandes incertitudes qui (la) caractérisent ». Comme le souligne P. Flichy, la véritable originalité ne réside pas dans cette “nouvelle économie” que semble offrir Internet, ni dans la cohabitation des anciens idéaux Internet et sa réalisation marchande mais surtout dans le fait que ce système de communication et ce média permet à la fois des échanges privés et publics, et des échanges commerciaux et non commerciaux. La force d’Internet mais aussi son plus grand danger, c’est son hétérogénéité et sa diversité économique et médiatique.

Comme le relevait M. De Certeau et l’auteur le cite « les récits marchent devant les pratiques sociales pour leur ouvrir un champ ». Pour P. Flichy, l’imaginaire est donc au coeur du débat technique, ce qui paraissait contradictoire au début de l’ouvrage nous semble compréhensible et logique après développement. De plus en soulignant qu’Internet baigne dans des imaginaires et des utopies très américains au vu des 3 sujets développés (« la frontière », « la communauté » et « l’initiative individuelle »). Il montre aussi que les chantres de l’impérialisme de la langue anglaise émanent accidentellement des communautés académiques universelles. Alors que les éditeurs de logiciels, dans un but commercial, ont su adapter leurs logiciels à chaque langue, offrant alors l’objet Internet aux civilisations qui prendront l’objet et modèleront un imaginaire voire une utopie pour donner fonction et sens au nouvel objet de communication. Sur ce constat, l’auteur se pose alors la question de l’existence d’un imaginaire Internet Français ou européen. Il ne répondra que par des hypothèses ne s’étant pas livré à l’étude qualitative auquel il s’est livré pour les Etats-Unis. Il répond donc par la négative et il préconise de « financer, sur la longue durée des lieux d’imagination, de création et d’expérimentation, pluridisciplinaire et ouverts sur le tissu socio-économique » du même type que peut offrir le berceau de création de l’université américaine.

B) Internet : Un outil et un média encore difficile à analyser : le problème de son constant développement.

L’intérêt de l’ouvrage est qu’il nous offre un panorama et un historique complet d’Internet en plus de le compléter par une mise en application du modèle d’analyse des techniques avec l’aide de l’étude de l’imaginaire et l’utopie de Paul Ricoeur. Au même titre que P. Ricoeur, P. Flichy analyse méticuleusement toutes les facettes de son objet avant de se livrer à une analyse. Cette analyse se révèle parfois trop courte et nous laisse sur notre faim, P. Flichy préférant laisser la parole aux acteurs en conflit de l’époque. Il semble alors ne pas prendre de risque et comme le souligne Yves Desrichard « On a parfois l’impression d’une compilation soignée, mais sans point de vue critique sur ce qu’Internet pourrait être, sur ce qu’il devrait être »

. Mais ce serait méprendre l’oeuvre de Patrice Flichy que de la considérer tautologique, car celle-ci ne consiste pas à donner un plan marketing aux digeratis français d’Internet mais à comprendre les mécanismes qui “ont amené à” cette situation.

De plus certaines définitions de communauté nous semblent trouble ou peu clair. Ainsi les nerds, se regroupant autour de culture cyber-punk, de cyber-sexualité et de passion pour l’informatique ne constituent-t-il pas, plutôt, les prémisses de l’arrivée de la culture interactive

définie par Jenkins sur Internet où l’internaute reprend le réseau à son compte ainsi que la culture qui l’accompagne pour se la ré-approprier et, peut être, en créer une nouvelle ? Il est à noter, aussi, un manque d’analyse entre le rapport d’Internet avec les médias traditionnels. Bien que P. Flichy dénote une consommation culturelle d’Internet identique, pour la plupart des internautes, à la consommation culturelle des médias traditionnels, il ne nous permet pas de définir l’identité précise du média Internet et de le caractériser. P. Flichy ne nous permet donc pas de contre-carrer ou de sortir de cette sorte de leitmotiv neo-schumpeterien où Internet serait le média des média, une sorte de meta-média réfléchissant et écrasant tous les autres médias Si en terme de technique, Internet l’est en diffusant des contenus différents (photos, vidéos, page de journal, musique etc.), en terme sémiologique et sociologique, le déclarer comme une sorte meta-média, c’est se refuser à une analyse pointue de la place d’Internet en tant que média. C’est se limiter à articuler Internet comme le résultat d’une addition de techniques sous-tendu par diverses idéologies et utopies. Hors il est à noter qu’une page du journal “Le monde” sur papier journal et sur Internet comportent des différences entre elles qui provoquent des différences de sens, au delà de la simple différence technique. En soulignant ces différences, nous accordons au net, le statut d’un média comme un autre et non plus d’un média écrasant les autres comme il arrive souvent de le faire à l’arrivée de chaque nouveau média. De plus les idéaux de McLuhan sont facilement remis en cause par la réalité empirique où « (Internet) ne remet pas en cause les évolutions sociales dans la modernité : après tout ce n’est qu’un média»

.

L’imaginaire d’Internet est donc un ouvrage intéressant sur plusieurs points. En plus de fournir une base historique et culturelle solide en analysant les évolutions techniques et les enjeux sociaux, il nous permet de mieux cerner la place et la conception d’Internet aujourd’hui. Notamment, grâce au fait qu’il ne dénonce pas la redondance des questions et des angoisses accompagnant systématiquement l’arrivée d’un nouveau média mais plutôt qu’il démontre la nécessité de la présence d’un imaginaire, parfois contradictoire, outil indispensable du développement d’un système technique.

L’ouvrage nous permet donc de cerner les enjeux économiques et culturels, actuels et futurs d’Internet tout en mettant en relief le rôle important de l’imaginaire dans ces processus. Enfin, P. Flichy, bien que constatant qu’Internet possède un imaginaire de nature américaine, son analyse lui sert non pas à appuyer le modèle états-unien et ses bienfaits présupposés, mais dégager un dispositif originel qui a permis à Internet de se développer.

Au final, et pour sortir du cadre très plan plan de la fiche de lecture que je viens de publier : ce livre est un must-have. Must-have pour celui qui s’intéresse un tant soit peu à ce qu’on appel « la culture numérique » (je dis culture numérique car j’inclus le monde du jeux-vidéo en passant). De plus ce livre est accessible à tous, si ce n’est le début où il parle de sa démarche ricoeurienne, le reste du bouquin est une formidable histoire à lire sur ce que fut et sera peut être Internet.

 

Merci à Florian pour sa précieuse relecture ;-)

de → Geekeries

2 Comments
  1. Oh, mais ça a changé par ici!

  2. Très bons billets. Je cours m’acheter le bouquin :) .

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